"Bouche cousue"

Vendredi 2 septembre 2016

« Bouche cousue » 

 

A l’écoute de certains de mes patients,  j’ai pu percevoir, que leur souffrance provient de ce qu’on leur a fait mais, surtout de ce qu’on n’en a pas fait.

 

Ils ont, pour certains pu exprimer leur  manque, leur haine, leur frustration mais avec l’idée que cela n’était reçu que comme une plainte. Leur parole semblant irrecevable pour l’autre.

Ils ont pu parfois aimer, désirer, mais toujours avec un sentiment d’imposture, de ne pas y être, de faire semblant…

Ils se retrouvent souvent dans des relations toxiques, se sentant manipulés, se percevant au final  comme des individus fragiles, trop sensibles, trop réactifs !

Ces personnes ont une image très dégradée d’eux même. Nulles, laides, envahies par un sentiment de honte. Même quand elles ont réussi, elles ont l’angoisse d’être démasquées car elles ne valent rien, elles ne sont qu’une imposture.

 

Quand ils ont commencé à mettre des mots, la colère est advenue. Colère de ne pas avoir  été réellement compris, entendus, comme si leur voix était restée à la surface et n’avait pas pu pénétrer l’autre, tel une vitre sur laquelle ils se brisent, s’éreintent, sans que cet autre semble conscient de ce fait.

Ces autres étant souvent des proches, des figures parentales, amicales, professionnelles, amoureuses, dont ils sont pour la plus part très dépendants.

Or toute dépendance est indissociable  d’une domination, d’une emprise dont l’individu n’a jamais pu se défaire.  Elle révèle une impossibilité à se détacher de ce lien toxique. Répétant et inscrivant ainsi une situation connue enfant, qui abîme certes mais qu’ils connaissent bien et qu’il « préfèrent » subir face à une rupture « impensable ».

 

Même quand ils essayent de  se défaire de ce lien, ils n’y arrivent pas. Ils sont attachés à quelque chose qui les dépasse.

Leur colère, leur mécontentement se retournent contre eux.

Alors, cette colère blanche s’enkyste, creuse un abysse dans lequel ils se noient, s’asphyxient.

 

Dans l’impossibilité de laisser leur colère s’exprimer, ils se noient dans l’alcool, la nourriture ou des conduites toxiques diverses. Ils parlent, ils parlent…  mais en fait ce sont des « bouches cousues » ! Ils manquent d’air, ont du mal à respirer. Leurs conduites addictives me semblent plus des stratégies à vivre qu’à se détruire. Ils ne veulent dépendre de personne,  ne pas perdre le contrôle ; ils se retrouvent pourtant dans des dépendances qui leurs sont vitales. 

Comme ces fumeurs qui respirent mieux grâce à leur cigarette, ou d’autres qui ne parlent qu’un verre à la main…

Certains retournent cette violence contre eux : excoriations trichotillomanie, grattages, boulimie, blessures auto infligées… tout se qui pourrait anesthésier cette violence qui n’a pu s’exprimer.

 

Chez ces individus en souffrance, j’ai observé un manque d’autonomie, une difficulté à être indépendant. Ils s’attachent à des sujets particuliers. Ils se retrouvent dans de fausses relations. Ils idéalisent quelqu’un, lui prêtant une aura, une intelligence hors du commun.

 A quoi sont-ils donc si attachés ?

Pourquoi se cogner et se recogner à  quelqu’un qui ne vous voit pas vraiment ?

Toutes ces histoires douloureuses ont un lien commun.

Une révélation !

Ces personnes semblent avoir pris la même porte d’entrée avant de sombrer dans quelque chose qui n’est pas étranger à l’addiction. L’autre leur a permis de se révéler, d’y « être » Ils semblent vivre une renaissance, voir une naissance. ?

Tout d’un coup elles existent dans ce miroir ! Et ce qui pourrait s’apparenter à de l’amour se transforme en une nouvelle dépendance. On ne peut se passer de sa « prise » ! On « en redemande » de ce sentiment d’être !

 

Or, il semble que l’autre n’y soit pas. Cet autre que je nomme : centripète, est pris ailleurs, avec lui même : son image. Il est son propre repère, son « maître étalon ».

On croit être dans une rencontre mais ces yeux qui vous regardent ne vous regardent pas : il n’a d‘yeux que pour lui dans les yeux de l’autre.

 

Pourquoi s’attacher aux centripètes ?

Ces personnes souffrent, elles sont en béance. Elles ont eu des figures parentales dévorantes, envahissantes par leur présence ou leur absence.

Cet enfant perdu, abandonné, est toujours en quête d’une reconnaissance jamais advenue.

Devenu adulte, il essaye en vain de briser ce mur. Tout se passe comme si il ne voulait pas uniquement que l’autre le reconnaisse mais être choisi. Être le préféré. Mais, comme avec le parent il se heurte à un impossible…l’autre n’y est pas, et ne le sera jamais!

 

Il se retrouve dans la même situation qu’il a connue enfant. Il veut que cet autre soit vraiment là pour lui. Autre qui n’y est toujours pas, alors pourquoi insister ?

Revanche à prendre ? Rejouer à l’infini cette partie perdue ? Refus de perdre, de rompre, de grandir ? Être vu par quelqu’un qui n’est qu’avec lui même!

Cette quête est illusoire. Cet autre n’est, et ne sera jamais là pour lui. Il est construit autour de lui dans un mouvement centripète. Accepter cette perte, cette défaillance. Rompre avec l’idée que l’on a de soi.  Penser et panser « l’impensable rupture ».

C’est par le renoncement d’être reconnue par cet autre, que l’on passera de l’état de  personne  à celui de sujet.

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